mercredi 13 janvier 2016

Voyeurisme

Nous marchons au hasard
Dans les rues du Quartier Latin.
Nous craignons quelques guet-apens.
Sans raisons, mais sans fard.

Dans une arrière-cours de la rue Ontario Est,
Un historien renoue ses lacets de bottines.

Devant le dépanneur du Coin,
Un punk caresse la nuque d’un chien aphteux.

Sur Saint-Denis,
Un arbre gobe une clôture en fer forgé.

Sur Sainte-Élisabeth,
Une murale pèle de toute sa peau.

Sur Sainte-Catherine,
Des bourrasques soulèvent
......les jupes des filles
Et ébouriffent leurs cheveux.

Dans la rue Sanguinet,
Où pénètrent à peine les rayons de lune et de soleil,
Où la pénombre règne en toute saison,
Qui sent l’urine et le smoked-meat,
......passent des anges.
Légers comme des queues de lumière,
Ils se promènent en douceur,
Longent langoureusement les murs
......des chambres à coucher.

Tant que nous tenons compte
......de l’ouverture d’esprit,
......des animaux,
......des arbres,
......des couleurs,
......de l’érotisme,
......de l’espérance,
Il est encore possible d’éviter le pire.

Une ville épanouie est sans pudeur,
Comme les prunelles d’un voyeur.


Pierre Rousseau, Les beaux naufrages, 2004.
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mardi 12 janvier 2016

Muse araignée

J’attends sur la rue Sanguinet, la fille,
La remorqueuse de loques humaines
Utile en sa manière, offerte au gueux.
Mon cœur clignote dans une zone défendue,
Ma vie ne vaut rien, nulle belle réalité,
Guère plus qu’une queue dans un corps à vidange.
Vulgaire vie vide comme un trou de balle
.....Dans la tempe du bonheur.

Je paierai tout ce que la putain voudra,
Argent canadien ou dollars US,
Mais taxes en sus des nuits blanches,
Plus quelques morsures sur ses aréoles dures.
Je sais toujours quoi faire de l’indécence,
La chasteté n’est pleinement profitable
Qu’aux putes des grands boulevards,
Vulgaires sorcières qui se jouent de mes illusions,
.....Quand la nuit farfouille le froufrou de l’aube.

Si la fille conciliante ne vient pas
Dans mon sombre passage à vide,
Je tendrai mes bras à quelques vieilles filles esseulées,
Muses araignées qui me feront écrire un poème,
Une petite prière, menue comme un nombril,
Avec comme sujet mon rendez-vous raté avec la vie.
J’avouerai tout ce que la chair endormie voudra,
La convenance belle et dure aux dents longues
N’est profitable qu’aux poètes des grands chemins,
Vulgaires sorciers qui se jouent d’eux-mêmes
.....À grands mots suçant la glaciale jouissance.

Pierre Rousseau, Échancrures, 1995.

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lundi 11 janvier 2016

Œuvre de chambre

Le demi-sommeil camoufle nos petites hontes,
Ne reste qu’une odeur de lèvres moissons,
Qui disparaîtra bientôt,
Chassée par l’arôme du café frais.

La réalité est ailleurs,
Croquée par mille fantaisies
Tissées à même les fibres du bonheur.

« Les maléfices ! » disent, méchamment,
Quelques monstres hauts comme trois pommes.

Malgré tout, demain,
Nous poserons encore sur l’impalpable
Nos bras mous de dérision.


Pierre Rousseau, Sur le dos de la nuit, 2005.
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dimanche 10 janvier 2016

Hématome

L'enfant pose ses mains ouvertes
Sur les carreaux de la fenêtre,
Comme deux insectes difformes ;
Puis, sur un autre, celui du milieu,
La pointe de sa langue,
Le nombril du monde, avant l’adulte.

Sur son cœur,
Il y aura désormais une tache,
Une pierre d’azur,
Un lapis-lazuli,
Une ombre bleue remplie de nuances,
Qui rendra une petite douleur
à la pression du doigt.


Les mains montrent...
Plus qu’elles ne retiennent.


Pierre Rousseau, Les beaux naufrages, 2004.
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samedi 9 janvier 2016

Blessure propre

Près de la porte entrouverte,
Un objet,
Une patère,
En bel acajou et laiton poli,
Sans manteau,
Ni parapluie,
Ni chapeau.

La porte se referme,
Un coup de bélier,
Le judas s’assombrit,
L’œil de Dieu.
Une ombre dans un œil,
C’est la tristesse,
L’affliction.

La femme marche
Dans la pénombre du couloir,
Sans faire le moindre bruit,
Affligée,
Le mal de l’inexistence.

Dans la salle de bain,
L’eau coule du robinet,
La femme lave ses mains
À toutes les heures,
Du jour et de la nuit,
Comme un chien,
Sa patte blessée.

Pierre Rousseau, Les beaux naufrages, 2004.

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vendredi 8 janvier 2016

Remords cosmiques

Tout s’écroule
Au fur et à mesure que j’avance.
Des gestes perdus,
Des paroles malheureuses,
La fatalité,
Ou un fâcheux concours de circonstances.

Je questionne l’avenir
Et laisse le principal sans surveillance,
La vie elle-même,
Dans sa petitesse,
Dans sa grandeur.

Je reluque le passé.
Je me persuade que rien n’est advenu,
Que la tragédie ne s’est jamais produite,
Que le remords est bien mort,
Qu’il n’a plus aucun effet
sur mes décisions,
sur mes gestes,
sur mes paroles.
Que mon imagination a tout fabriqué...

Mais le remords persiste,
Et ma mémoire saigne des planètes.

Pierre Rousseau, Les beaux naufrages, 2004.
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jeudi 7 janvier 2016

Le temps

Les aiguilles aux horloges
Des églises et des clochers
Ne distribuent pas le temps :
Elles en indiquent le terme.

Dans les clepsydres,
L’eau rejoint le temps.
Aussi, le sable dans le sablier.
Ainsi se forme les mers et les îles.
L’horloge varie.
L’espace quelques fois.
Jamais le temps.

L’horloge ne sert qu’à noter le temps
Pour démarquer les heures,
Les jours de la semaine,
Le quantième du mois,
Les phases de la lune,
Le lever et le coucher du soleil,
L’ouverture de tes bras.

À quoi sert une précision de -10³³,
S’il n’y a rien de plus précis
Que le cadran solaire...

Le temps n’existe
Que pour ceux qui attendent.


Pierre Rousseau, Les fillettes du roi, Guérin Éditeur, 1998.
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