dimanche 7 février 2016

La méchante

J’ouvre mes yeux,
Comme on ouvre un ventre.
Le soleil éclaire mes renflements
     sous la couverture rose,
Plus rose que les mamelons
     d’une fille pâle.

Je m’étire.
Ma colonne vertébrale craque,
     De tout son long,
Un pétillement d’os,
Un écrasement d’insecte.

Dans la garde-robe,
La Mort agite ses dix milles doigts,
Fait craquer ses jointures
     une 
     par 
     une.

« Tu fais exprès, hein ? »

Elle ne répond pas.
Elle est quelques fois méchante,
Comme un enfant qui s’ennuie.

Pierre Rousseau, Les beaux naufrages, 2004.
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samedi 6 février 2016

Le noir sort

Je ne peux réparer le temps
Comme je ne peux réparer 
     la vague brisée.

Le temps me bat
     À me faire mal.
Qui entend mes cris ?

Mes pas martèlent
les pavés
Au lieu de les lancer
dans la vitrine.

Mes yeux sont battus
     Comme la terre.
Mon regard ne me mène pas
toujours
     Où je veux.

Sournois, le temps mêle
les cartes.
     Le noir sort.
     Je coupe.

 
Pierre Rousseau, Les fillettes du roi, Guérin Éditeur, 1998.
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vendredi 5 février 2016

La bête de somme

La fenêtre est ouverte.
On entend les soupirs de la bête,
De longs sifflements intermittents
Qui viennent de loin,
Du centre de la Terre,
Comme si la ville respirait
Par ses grands naseaux.

La clarté de l’aube hésite
À percer
La brume matinale,
Ça fait un voile lumineux,
Un linceul léger
Comme une haleine d’hiver.

La bête s’essouffle enfin,
Le rideau bouge,
La flamme vacille.

Le sommeil est archange.


Pierre Rousseau, Sur le dos de la nuit, 2005.
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jeudi 4 février 2016

Rêve égothique

Un bandeau sur les yeux,
Un bras cassé,
Mordu jusqu’au sang,
La peur de l’obscurité,
La pleine lune,
Les candélabres
Un éclat sur une lèvre,
Des lueurs à venir
Dans les quintefeuilles
...des onze mille vierges.

En pleine nuit,
Les tambours résonnent,
Les coqs de clocher hurlent,
Les tailleurs de pierres frappent.

Peu à peu,
Le noir s’évapore
Dans la blancheur de la peau.

Puis, ce silence,
Ce grand silence
...dans mon rêve.

Pierre Rousseau, Les beaux naufrages, 2004.
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mercredi 3 février 2016

La grande creuseuse

Elle hésite à finir sa phrase.
Elle attend.
Du bout de sa langue,
Elle touche chacune de ses dents,
Surtout celle qui est brisée.
Elle se coupe,
Sa bouche s’emplit de sang.
Alors, elle me menace : « Tu vas mourir ».

Elle crache dans mes mains.
Je me remets aussitôt à l’ouvrage.
Je creuse, je creuse,
Toujours au même endroit,
Comme si je cherchais un trésor.

Quand le trou sera assez profond,
Elle m’y jettera… la Mort.

Pierre Rousseau, Les beaux naufrages, 2004.
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mardi 2 février 2016

Saveur du large

Hier encore, petit enfant confit,
.....je regardais par la fenêtre fermée.
J’avais le goût de partir.
Il me manquait la saveur du large.
Le vent ne pénètre jamais la matière cristalline.

Mes pensées ne savaient pas encore l’adulte
.....et la dureté des hommes.
Désespéré devant mon irréparable naissance,
.....mon ombre noircissait le chemin vivant.
Poète maudit, je m’évadais par la porte
.....entrouverte.
Mais, l’ombre de mon corps fragile
.....prenait quelque retard,
.....me tirait en arrière.

Je tendais mon esprit
.....vers un autre lieu,
.....mais je restais là.
J’avais peur.
Mes préjugés futiles faisaient en sorte
.....que les hommes
.....ne devaient pas compter
.....sur ma venue.

N’étais-je destiné qu’à moi-même ?


Pierre Rousseau, Les fillettes du roi, Guérin Éditeur, 1998.
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lundi 1 février 2016

Gestes sots

Dans la mince nuit s’effritent nos rêves fous,
Ruissellent les laques noires des soleils colossaux,
S’éteignent les gestes affolants
     qui émoussent les sens.

Notre bonheur est l’envers du bonheur,
Hâtif à donner l’heure juste
     à tous les pauvres d’esprit.

La petitesse est éternelle comme les mensonges.

Le lit défait le restera jusqu’au matin,
Jusqu’au fruit défendu.

Dans la mince nuit s’effritent nos rêves fous
Sous les tambours battants
     des héroïques imbéciles. 

Pierre Rousseau, Sur le dos de la nuit, 2005.
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