mardi 19 janvier 2016

Mémoire moelle

Au coup de minuit,
Près du carré Viger,
Les ridicules pigeons s’envolent
Par les vitraux éclatés de la vieille église.

Dans les ruines sacro-saintes,
     
les cierges s’étalent,
      les parures ternissent,
      les péchés expirent,
      les statues gisent cadavres.

Un jour,
L’ange blanc retroussera nos mots qui parlent
 
     de guerre,
     de haine,
     de détresse.
Une nuit,
L’ange noir cueillera nos rêves d’enfants 

pour faire nos rires du lendemain.

Alors que nous nous promettons Amour et Rire,
L’horizon divague au fond

     de nos mémoires catacombes,
Les sacrements se greffent aux nuages brûlants
Et les petites bêtes fragiles chantent

     à pleins poumons.

Assis sur son séant,
 
Entre ses contradictions,
Dieu ne se fait plus prier
     pour intimider,

     à froid,
     la moelle des âmes. 

Pierre Rousseau, Sur le dos de la nuit, 2005.
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lundi 18 janvier 2016

Pour ainsi dire

Nous appréhendons la ville endormie
Où grouillent des milliers de personnes

     pour ainsi dire pauvres, 
     pour ainsi dire misérables 
     pour ainsi dire sans ressources aucunes
Sauf une lueur, là, dans le fond de leur œil
Qui endigue notre aplomb.

Nous n’avons pas su leur dire,
     leur redire

Ce qu’il y avait à dire,
     à redire...

Il ne restera bientôt plus
 
Dans l’obscurité enclenchée,
Que la voie lactée,
 
L’écume blanchâtre sur la dent de Dieu.

Nous n’avons pas su faire,
     refaire
Ce qu’il y avait à faire,
     à refaire...

Dans la ville à odeur de renfermé,
Hérissés de bonheur,
Nous souffrons de tant souffrance.
Persévérants, nous guettons,
     Dans les vies distendues,
La pauvreté fièvre mâcher les restants d’anatomie.

Dans la ruelle borgne,
Où s’étirent les grands détachements,
Les résidus de hasard s’épanchent
 
     sur les mots embaumés, 
     sur les gestes momifiés.
Les itinérants sont en sursis,
Flétris, mais non encore évacués.

Nous n’avons pas su prédire,
Nous ne saurons pas défaire.


Pierre Rousseau, Sur le dos de la nuit, 2005.
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dimanche 17 janvier 2016

Noblesse

Nous ne fréquentons plus personne.
Des jours à la chaîne,
Tristes et monotones comme une corvée,
À s’ennuyer dans l’appartement,
À jouer aux cartes,
À philosopher.

Chaque soir du jour,
Nous descendons au centre de la ville,
Pour lui rentrer dedans,
Comme dans un sarcophage.
Nous nous nourrissons à même son nombril.
Nous faisons de longues marches.
Nous jouons aux citadins en crachant partout.
Nous marquons notre territoire.

La ville est une putain,
Ennoblit de beautés et de laideurs.
La Corriveau.
Néfertiti.
Et nous,
Jamais satisfaits,
Jamais heureux
De découvrir la vie
Comme on découvre une épaule.


Pierre Rousseau, Les beaux naufrages, 2004.
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samedi 16 janvier 2016

Impureté

La pluie de la nuit passée
A dilué les couleurs
Des dessins tracés à la craie sur le trottoir.
Les coulisses ont formé
     Une œuvre effrayante,
Des griffures sur la carapace
D’un animal fabuleux.

Confiante en sa bonne étoile,
La fillette joue dans cet autre monde.

Dieu voit le dessus de sa tête,
Ses épaules,
La courbe de son dos
Quand elle se penche légèrement
     Avant de sauter,
Ses souliers luisants,
Trempés dans une encre bleu-noir,
    Et chatoyants,
Comme les carapaces irisées des scarabées.
 

Il voit surtout
     ses jambes grêles,
Comme celles des marionnettes,
La maigreur de son âge.

Dieu pèche par les yeux,
L’impureté toute crue.

Le paradis est à ses pieds.


Pierre Rousseau, Les beaux naufrages, 2004.
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vendredi 15 janvier 2016

Béatrice

J'attends Béatrice
Dans la ruelle.
Mon cœur clignote
Dans une zone défendue.

Béatrice a la peau noire.
Une belle jeunesse grésillante,
Un feu couvant,
Un chrême enflammé.

Béatrice laisse derrière elle,
Une traînée de lavande,
En longues et minces effluves.
Le vent soulève sa jupe,
S’y complait un long moment.
Je la suis de loin,
Pour prendre d’elle
Ce qu’elle ne peut retenir.

Béatrice a dix-neuf ans,
Pas très belle,
Mais un corps potable
Comme un vin.
Une sensualité à fleur de peau,
Dans ses yeux,
Sur ses lèvres,
Dans cette façon qu’elle a
De retrousser son nez,
Comme une gamine.

Béatrice fait le chemin,
Ouvre ses reins à tous,
Fesses molles et cul dur,
Pour son bien-être pécuniaire,
Mais ajourne le projet
De m'aimer au-delà des mulsions,
Et passe son chemin,
Pour défaire ailleurs
D’autres nœuds sexes.

J’accompagne Béatrice un bout de chemin.
La musique chuinte de son baladeur,
Se fait toute petite dans ses oreilles,
Un frémissement d’insecte,
Presque un gémissement.

Puis Béatrice disparaît
Au coin de la rue,
Tel un ensoleillement de minuit.


Pierre Rousseau, Les beaux naufrages, 2004.
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jeudi 14 janvier 2016

Touchers d’odeurs

Nous reniflons nos mains,
Telle une louve ses louveteaux.
S’y est incrusté un relent de toucher,
N’importe lequel.

Les mains n’oublient jamais
Ce qu’elle ont saisi
Et surtout détesté saisir.

Au creux de nos paumes,
Les lignes font une gare de triage
Nous ramène là
Où nous ne voulons plus jamais aller.

Certains jours,
Nous sommes trop beaux pour durer,
D’autres jours
Trop durs pour être beaux.

Être n’est pas devenir. 


Pierre Rousseau, Les beaux naufrages, 2004.
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mercredi 13 janvier 2016

Voyeurisme

Nous marchons au hasard
Dans les rues du Quartier Latin.
Nous craignons quelques guet-apens.
Sans raisons, mais sans fard.

Dans une arrière-cours de la rue Ontario Est,
Un historien renoue ses lacets de bottines.

Devant le dépanneur du Coin,
Un punk caresse la nuque d’un chien aphteux.

Sur Saint-Denis,
Un arbre gobe une clôture en fer forgé.

Sur Sainte-Élisabeth,
Une murale pèle de toute sa peau.

Sur Sainte-Catherine,
Des bourrasques soulèvent
......les jupes des filles
Et ébouriffent leurs cheveux.

Dans la rue Sanguinet,
Où pénètrent à peine les rayons de lune et de soleil,
Où la pénombre règne en toute saison,
Qui sent l’urine et le smoked-meat,
......passent des anges.
Légers comme des queues de lumière,
Ils se promènent en douceur,
Longent langoureusement les murs
......des chambres à coucher.

Tant que nous tenons compte
......de l’ouverture d’esprit,
......des animaux,
......des arbres,
......des couleurs,
......de l’érotisme,
......de l’espérance,
Il est encore possible d’éviter le pire.

Une ville épanouie est sans pudeur,
Comme les prunelles d’un voyeur.


Pierre Rousseau, Les beaux naufrages, 2004.
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